Extrait du journal de Rosalie Bilodeau avec les photos de James Wolf. Elle sera en conférence prochainement, voici les détails : Photoreportage de Rosalie Bilodeau sur le Pacific Crest Trail le jeudi 23 novembre pour les amoureux de plein air et curieux des voyages d’aventure, pour la première partie de la conférence de Renée-Claude Bastien. Elle est guide d’aventure autour du monde et vous partagera ses grandes expéditions en randonnée, ski nordique et alpinisme. Où : Collège Mérici, 755 Grande Allée Ouest, Québec. Les billets sont en vente au coût de 15$ en prévente et de 20$ à la porte (disponibles auprès de Rosalie Bilodeau)

Jour 50

Mes pieds avaient marché 1 100 kilomètres déjà, et j’étais enfin arrivé à ce fameux camping de randonneur dont tout le monde parlait, Kennedy Meadows. Connu pour être la porte vers les montagnes de la Sierra Nevada, c’est ce lieu qui accueille des centaines de PCTer chaque année après la fin de la section désertique, pour qu’ils puissent se réapprovisionner en vue de la prochaine section, probablement celle la plus difficile de cette longue randonnée. Malheureusement, les randonneurs qui arrivent trop tôt à Kennedy Meadows sont forcés de skipper jusqu’à la ville de Mammoth ou Lake Tahoe, ou de faire un premier essai de traverse risqué malgré la neige qui couvre l’entièreté du territoire. C’était fou, je n’avais jamais vu autant de randonneurs dans un seul endroit. Certains y sont depuis des semaines, à attendre que la neige fonde ou juste parce qu’ils ne se sentent pas prêts encore. Il y a des tentes 1 place partout et les Hikertrash sont ceux qui forment cette communauté. Ils ouvrent des colis de nourriture et d’équipements, et ils ne font que parler de la Sierra et des techniques d’alpinisme à apprendre pour y entrer. C’est là que j’ai retrouvé ma trail familia, plusieurs de mes anciens amis de marche des premières semaines sur le sentier. C’est un lieu de retrouvailles, de partage et de repos. L’ambiance est aussi très festive, mais on peut y sentir la nervosité dans l’air, c’est l’appel des montagnes. En fait, j’y suis resté un gros 3 jours, mais ma décision était déjà prise, j’allais tenter la traversée.

 

Plus tôt avant d’arrivée à Kennedy Meadows, encore quelque part dans le désert, j’étais toujours en réflexion, car je ne savais pas si je désirais risquer et partir pour cette traversée extrême de plusieurs semaines. Le défi était grand et très excitant. J’étais à la recherche de challenge et c’est là-bas qu’il se trouvait. Malgré que l’on me stressait constamment, qu’on me disait que les rivières avaient déjà fait 3 morts cette année sur le sentier, que j’aurais à nager à un certain moment à travers le courant et que la neige qui fondait allait remplir les rivières encore plus à cause de la chaleur qui arrivait, j’étais aussi très attiré par ce côté extrême. C’était tellement nouveau pour moi, ce récent goût pour le mountaineering, déjà, je savais que j’allais expérimenter l’alpinisme, et je savais que j’allais adorer ça. Je me souviens avoir été connecté sur un wifi spot dans un petit restaurant pas loin du désert de Mojave, je magasinais sur Amazon. Piolets, crampons, sous-vêtements thermiques, gants, lampe frontale, manteaux en duvet, lunettes d’alpinisme, sacs hydrofuges et contenants pour conservation de nourriture contre les ours. Le tout allait être livré à Kennedy Meadows, avant mon entrée dans les profondeurs de Sequoia National Park. Je serais enfin prête pour ce grand défi.

 

Jour 63

Nous étions maintenant dans un monde alpin, entourés par des grands sommets et des lacs gelés. C’était en début de soirée, en descendant la vallée, plus on s’approchait plus on entendait au loin l’eau qui rageait intensément, c’était l’une des plus dangereuses rivières de la Sierra, la Kings River. Ce fut déjà clair en observant l’eau devant nous, il n’y avait aucun moyen de traversée par le croisement du PCT et de la rivière. Nous avons alors attendu au lendemain matin pour que le niveau d’eau diminue et ensuite commencé très tôt à trouver un point de passage plus sécuritaire. Je ne me rappelais plus la dernière fois que j’avais setté ma tente, en fait, depuis plusieurs semaines, je dormais toujours à la belle étoile, sur ma bâche. Nous étions enfin en plein cœur des montagnes, dans l’arrière-pays, et chaque soir j’admirais les étoiles qui brillaient au-dessus de moi, jusqu’à ce que je me ferme les yeux, avec le son de la rivière à côté de moi et le vent froid qui soufflait sur le dessus de mon sac de couchage.

 

Pour traverser les rivières, il y avait presque toujours un moyen sûr de passer, mais il fallait longer la rive et trouver le point d’eau parfait. C’était la mi-juillet, mais l’eau était glacée, elle arrivait tout droit des hauts sommets. Je me souviens avoir longé la rivière sur plusieurs kilomètres pour trouver un passage… J’avais peur. Et le temps avançait. On ne pouvait pas se permettre de rester une autre journée de ce côté de la rivière, il fallait continuer à marcher, Jim et moi, car les portions de nourriture allaient diminuer. C’est après plusieurs heures et plusieurs longs soupires que nous sommes arrivé à un point d’accès avec beaucoup de potentiel. J’étais tellement excité à l’idée de traversée. J’ai été la première dans l’eau. En fait, j’étais toujours la première, car il y avait ce terrible scénario, que si Jim y allait en premier et réussissais à traverser, puis qu’à mon tour, je ne réussissais pas, ça serait la panique. Jim savait très bien nager, il fait de la natation et participe à des triathlons de hauts niveaux, et malgré tout, il était autant nerveux que moi. En mettant mes pieds dans la rivière, c’est l’eau glacée qui me sciait les jambes, déjà jusqu’aux genoux. Je regardais à travers l’eau pour orienter mes pas vers des grosses roches qui pouvaient supporter mes pieds et mon corps, sans oublier mon gros sac. Un pas, puis un autre, j’y allais doucement et stratégiquement avec l’emplacement de mes pieds. Le débit était rapide, j’en avais jusqu’à mes hanches et le passage était très large. J’utilisais toujours mes bâtons de marche pour aider mon équilibre et puis j’analysais la force du courant devant moi en plaçant mes bâtons devant. J’avais confiance en moi, ou plutôt, je me faisais à croire que je n’étais pas stressé, car au fond, j’étais très nerveuse. Mais je ne voulais pas commencer à paniquer au mauvais moment sinon je savais que ça pourrait être fatal. J’essayais de me concentrer sur les bonnes choses. Ce n’était pas la première rivière que je traversais, mais c’était la plus dangereuse à franchir. Un seul mauvais pas, et j’étais emporté pour toujours dans ses profondeurs, à travers la vallée glaciaire, et sous les yeux de mon compagnon de marche. Mais je ne voulais pas y penser. En réalité, ce fut en plein milieu de la rivière, à mi-chemin, que j’ai commencé à paniquer. Je croyais être assez forte. Il me restait juste l’autre moitié à traverser. Mais c’est là que mes jambes ont commencé à engourdir. J’étais glacé, je ne sentais plus mes pieds dont je ne sentais plus les roches sur lesquelles je marchais. Je n’avais pas encore osé regarder Jim, car je ne voulais pas bouger et perdre mon équilibre. Je ne pouvais pas décider si c’était trop pour moi, même si je voulais me rendre de l’autre côté. Je ne bougeais plus et j’ai finalement crié à Jim : I CANNOT DO THIS! Et j’ai perdu le contrôle et ma concentration, puis j’ai regardé Jim, il essayait de me guider dans la traversée. Et il a compris dans mon regard que je n’allais pas être capable de traverser l’autre côté alors il n’a pas insisté. L’expérience fut traumatisante. J’étais à la merci de la rivière, de sa force qui pesait sur mon corps et mes cuisses. Je n’avais aucun contrôle maintenant. Le courant qui faisait rage devenait de plus en plus fort et mes jambes étaient molles et gelées. J’ai alors commencé à revenir vers Jim, toujours avec la peur de perdre ma balance. Lui, il avait un gros bout de branche dans les mains et il l’avait tendu vers moi. J’étais presque rendu à la rive, puis je suis tombé dans l’eau. J’ai pataugé sauvagement les derniers mètres vers Jim et attrapé la branche! J’étais appuyé sur un rocher encore dans la rivière, toujours dans l’eau glacée. Je ne pouvais plus faire bouger mes jambes, j’avais extrêmement froid et j’étais sous le choc de ce qui venait de se passer. Jim m’a alors crié de sortir.

C’est une bonne heure après que nous avons enfin trouvé un point de passage qui semblait plus sûr. Nous avons traversé. Et de l’autre côté, nous avons pris le temps de changer de vêtements, qui étaient totalement trempés, et de manger pour reprendre des forces, car nous étions déjà en route pour une prochaine ascension d’un autre col, et la traversée d’une autre rivière.

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