J’étais assise sur le pied d’un géant Séquoia, ses petites épines me piquaient les fesses, et puis mon regard troublé se tourna vers mon compagnon de randonnée. Nous marchions ensemble depuis déjà 2 mois. Nous nous étions rencontrés à nos premiers pas sur le chemin et avions marché jusqu’ici, en plein cœur de la majestueuse Sierra Nevada.

Après avoir affronté le désert brûlant sur plusieurs semaines, nous étions convaincus d’être enfin prêts à affronter toutes circonstances difficiles à travers la chaîne de montagne enneigée qui ne finissait pas d’enlever des vies par ses rivières et ses parois glacées. Jim me comprenait, je le comprenais et nous connaissions les peurs de chacun rendu à ce point sur le sentier. Deux êtres humains très différents, venant d’un différent pays, vivant un différent mode de vie et ayant plusieurs années de différence entre eux, malgré tout, nous réussissions à survivre ensemble. Nous étions notre propre tribu nomade, nous supportant dans l’une des plus longues et grandioses épreuves d’une vie, une randonnée de plus de 4 000 kilomètres, partant du Mexique et finissant au Canada. Une odyssée de plusieurs mois à travers des terrains risqués et des paysages puissants. Alors, en croisant mon regard, Jim avait certainement compris la peur dans mes yeux. Je mangeais donc la dernière bouchée de ma barre de chocolat super calorique que j’avais effectivement gobé en une seule bouché. Nous n’avions maintenant plus de nourriture sous la main et nous étions en plein milieu de la Sierra Nevada.

Nous pensions avoir si bien organisé notre horaire de marche, avec le nombre de jours de marche, le kilométrage (millage), le nombre de repas par jour avec le nombre de calories par repas, et les collations. Et quoi dire des portions de secours, au cas où, ce qui pourrait arriver de plus grave est ce qui est finalement arrivé. Je me rappelle m’être fixé un objectif de 9 jours afin d’atteindre Vermillon Valley Resort, après avoir franchi 4 cols majeurs de la Sierra Nevada, qui font partie du PCT, mais aussi de la JMT (John Muir Trail). C’était la mi-juillet, la neige fondait et rageait dans les rivières. Il y avait toujours autant de neige et de glace, là-haut. Quand je parle de là-haut, c’est envers l’idée de l’inconnu et du rien. Le «rien», le «seulement nous», ou l’endroit où j’allais en fait vivre les 13 jours les plus demandant de ma vie, psychologiquement et physiquement, à l’intérieur du vrai «wild». J’ai été capable de réaliser des choses que je n’aurais jamais cru possible de faire. Cette année a été l’année record de chute de neige sur le PCT, et c’est cette année que j’ai expérimenté l’alpinisme pour la première fois de ma vie.

Le 19 juillet, ce fut le jour où nous avons quitté la ville de Bishop pour nous rediriger vers la petite ville d’Indépendance, au sud, là où nous allions rejoindre le sentier avec environ 10 jours de nourriture dans notre sac, beaucoup de calories et l’ambition de faire une longue traversée en un temps raisonnable. En l’espoir de franchir Kearsage Pass (3 570 mètres), Glen Pass (3 635 mètres), Mather Pass (3 400 mètres), Pinchot Pass (3 685 mètres) et Muir Pass avant de sortir 100 kilomètres plus loin à Vermillion Valley Resort (VVR) pour un ressuply. Normalement nous étions capables de faire 100 kilos en 5 jours, mais cette traversée fut très technique, et elle nous limitait dans notre vitesse de marche. Nous avions un but ultime de franchir un col par jour et atteindre les basecamps la veille de chaque ascension.

Le plus haut col, Forester Pass (4 000 mètres) avait déjà été franchi avant cette traversée-ci. Alors maintenant, la seule contrainte était par rapport à la nourriture et au réapprovisionnement. Il n’y avait pas beaucoup d’options afin de sortir du sentier, car une fois dans le cœur de la Sierra, il y a le point de non-retour. La seule option était d’ajouter des extrakilomètres en vue de sortir du sentier, les détours nous auraient pris une journée complète pour sortir par un col hors-PCT et une autre journée pour revenir sur le PCT, sans compté la journée ZERO Day (journée de congé sans marche) que nous prenions une fois en ville. Pour un total de presque 3 jours hors sentier, c’était la galère! Nous avons donc décidé de ne pas sortir et de faire la longue traversée, sans arrêter.

C’est finalement 13 jours plus tard, le 31 juillet, que nous arrivions au VVR. Nous étions en état de famine à ce moment-là. En réalité, après déjà 11 jours de traversée, nous étions sans nourriture. Cette journée fut pénible, douloureuse, insupportable et tous ces autres synonymes qui se rejoignent à la torture. La veille de la journée de famine, Jim m’a parlé de «Starvation», pendant que l’on partageait un babybel et des petites cuillères de beurre de peanut ensemble. Il était clair que nous allions marcher 1 journée et 1 nuit sans nourriture.

J’étais tellement frustré de notre situation, je n’ai pas réussi à garder mon calme. Au cours de notre «dernier» souper officiel, je pleurais doucement à côté de Jim, toujours aussi sage. En soirée, je suis allé sur le pied de ce géant Séquoia, entouré de géants cônes au sol, et j’ai regardé les montagnes autour, j’ai flanché, devant leur incroyable beauté, elles étaient si massives. Je voulais être forte comme elles. J’avais faim et peur de virer folle, mais surtout, j’avais faim. Le lendemain matin, je croquais dans ma dernière barre de chocolat, je me rappelle avoir liché longtemps l’emballage, il en restait un peu sur les coins. Jim, lui, avait encore des petites tranches de salami séché.

C’est durant cette journée d’environ 30 kilomètres que je pouvais sentir le vide en moi, et mentalement, je commençais à ressentir des émotions étranges, je donnais des coups de pieds sur les roches et je tentais de marcher droit et de cacher mon regard vide de la vue de Jim. Je n’arrivais plus à me concentrer avec le ventre vide depuis la veille, et je voulais juste me coucher, me reposer, mais c’était impossible, il fallait marcher sans arrêter. Mais en suivant simplement le chemin, vers le nord, comme on le faisait si bien depuis environ 60 jours, nous avons «survécu».

Rosalie Bilodeau

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